Succession d’entreprise : comment bien accompagner sa relève?

Succession d’entreprise : comment bien accompagner sa relève?
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Votre entreprise, vous l’avez bâtie, mais il est maintenant temps de passer le flambeau. Pour assurer une bonne continuité, la préparation du repreneur est essentielle. Et cela, même s’il n’est pas de la famille. Cas vécu.

En 2000, Mario Lamanque, alors propriétaire de Félix Homme, embauche un vendeur de 17 ans, Michel Grondines, désireux de travailler à temps partiel pendant ses études en commercialisation de la mode. L’entrepreneur ne se doute pas qu’il est en présence de celui qui prendra la relève de la chaîne de boutiques de vêtements pour hommes qu’il a fondée en 1980.

« J’ai vu rapidement que Michel était travaillant et qu’il avait beaucoup d’idées, dit-il. Je n’ai donc pas hésité à lui confier de plus en plus de responsabilités. » C’est ainsi qu’en plus de servir la clientèle, la recrue donne un coup de main pour faire les vitrines des magasins et mettre la marchandise en valeur dans les boutiques.

Lui permettre d’apprendre et de faire sa place

En 2004, Félix Homme fait l’acquisition de la bannière Vincent d’Amérique et passe de 8 à 16 boutiques. Au même moment, Michel Grondines obtient son diplôme. « J’avais pensé travailler ailleurs après mes études, mais Mario m’a convaincu que je pouvais avoir une carrière intéressante dans l’entreprise. »

Dès lors, il ne compte plus ses heures. Mise en marché, achats, supervision, conversion de certaines boutiques à la nouvelle bannière, ouverture de magasins… Il touche à tout, épaulé par le propriétaire et une acheteuse d’expérience, Suzanne Raymond.

« Ç’a été une école extraordinaire, mais ça n’a pas toujours été évident, se souvient-il. J’avais 20 ans et je supervisais des gérantes de deux fois mon âge. Au début, j’étais perçu comme le p’tit jeune qui allait leur montrer comment travailler. Heureusement que Mario a fait la tournée des boutiques avec moi pour me présenter. »

« Michel a eu la bonne attitude, estime Mario Lamanque. Il n’a pas joué au boss, ce qui lui a permis de gagner le respect du personnel. »

Le dirigeant a un grand rôle à jouer dans la légitimation de sa relève auprès des employés, des fournisseurs et des autres parties prenantes, selon Marie-Josée Drapeau, chargée de cours et étudiante au doctorat au département de management de l’Université Laval. « Lorsque le dirigeant présente le successeur potentiel en affirmant sa confiance en lui, il le rend crédible aux yeux des autres. C’est important cependant qu’il explique comment ils se partageront désormais les rôles. »

Lui permettre de faire ses preuves

En 2008, le fondateur de Félix Homme propose à son protégé de devenir son associé. « Michel, c’est un passionné de mode. Mais il a aussi un sens des affaires incroyable. Je lui ai dit que j’étais prêt à lui céder 5 % des actions et que je lui en vendrais d’autres au même prix dans quelques années si tout allait bien. »

À 24 ans, Michel Grondines devient donc actionnaire grâce à un prêt de ses parents. Il s’investit encore davantage dans l’entreprise et Mario Lamanque lui donne de plus en plus de latitude. Il transforme entre autres le département des achats.

« À l’époque, notre sélection était vaste, mais nous avions seulement de petites quantités de chaque modèle, indique le repreneur de 34 ans. J’ai eu l’idée de restreindre notre gamme pour acheter de plus grands volumes. Ça nous a permis de négocier de meilleurs prix et d’augmenter nos marges. » Avec l’appui du fondateur, il commence aussi à travailler avec les fournisseurs pour créer des collections exclusives à Félix Homme.

Les deux hommes conviennent ensuite de monter un département de production pour assurer le suivi avec les fabricants chinois. Un projet piloté par Michel Grondines, avec l’aide d’une consultante. L’objectif ? Qu’une fois fabriqués, les vêtements correspondent mieux aux attentes. « En éliminant un intermédiaire, nous avons repris du contrôle sur nos collections », dit le jeune associé qui avait entretemps acquis un deuxième bloc d’actions.

Qui plus est, ce nouveau département n’affecte pas les liquidités de l’entreprise puisqu’il se finance à même les économies réalisées par l’instauration d’un système de contrôle des heures travaillées en magasin.

Se comprendre et se respecter

Pendant toute cette période, Mario Lamanque accorde toute sa confiance au futur repreneur. « Quand on veut préparer sa relève, il faut savoir déléguer, dit-il. J’étais prêt à passer le balai s’il le fallait pour laisser Michel accomplir des tâches plus importantes. Il ne m’a pas déçu. Il a de l’initiative et un très bon jugement. »

Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des frictions parfois. « Mario est très fort sur le service à la clientèle et je suis d’accord avec lui que c’est important, constate Michel Grondines. Mais nous avions des points de vue différents sur la place du marketing. Je voulais investir plus en marketing, lui non. » Malgré ce désaccord, les discussions se déroulent dans le respect.

« Un transfert d’entreprise réussi, c’est une question de relations humaines, souligne Vincent Lecorne, directeur général du Centre de transfert d’entreprise du Québec. Il doit d’abord y avoir une adéquation, un fit comme on dit en anglais, entre les individus. Ensuite, le repreneur doit savoir demeurer humble devant le fondateur qui a tout bâti. Le cédant, lui, doit savoir lâcher prise pour accueillir ce repreneur qui arrive avec de l’énergie et des idées. » Des deux côtés, l’ouverture d’esprit est essentielle.

Changement de garde

En 2015, Michel Grondines passe de 15 à 20 % des actions. Mais il veut accélérer le processus. « Sur le coup, ça m’a donné un choc, admet Mario Lamanque qui a 66 ans. Je me suis ressaisi vite, tout de même. La plupart de mes amis sont retraités et ils ont une belle vie ! »

De son côté, le repreneur a du fil à retordre avec la recherche de financement. L’idée de départ est de faire un montage financier avec deux partenaires, une pratique courante en financement d’entreprise. « Mais le commerce de détail, personne ne veut toucher à ça », déplore Michel Grondines qui passe plus d’une année à cogner à plusieurs portes, en vain.

Finalement, la Banque Nationale, avec laquelle l’entreprise fait déjà affaire, accepte d’être le seul prêteur institutionnel. Pour que la transaction se réalise, le cédant, toutefois, est contraint d’augmenter son solde de prix de vente, soit la somme que l’acheteur lui paiera plus tard.

« L’entrepreneur qui vend son entreprise à des employés a généralement la volonté de les aider à réussir, observe Marie-Josée Drapeau. Il est donc plus disposé à consentir un solde de prix de vente plus élevé. »

Mario Lamanque a en effet à cœur la pérennité de Félix Homme. « Je serais très triste si l’entreprise fermait ses portes et que 180 employés perdaient leur emploi », dit-il. Et il a un conseil pour les cédants : « Choisissez bien votre relève. Assurez-vous que cette personne est capable de continuer à développer l’entreprise. »

Avec son successeur, il peut avoir l’esprit tranquille. Officiellement aux commandes depuis septembre 2017, Michel Grondines a de grandes ambitions pour la chaîne de 23 boutiques, dont 21 portent la bannière Vincent d’Amérique. Il vend maintenant ses vêtements à d’autres boutiques ailleurs au Canada. Il s’apprête aussi à percer le marché américain. Et ensuite, il a le monde dans sa mire. « Nous avons du savoir-faire, de la créativité. Nous sommes capables de faire beaucoup avec peu. Nous n’avons rien à envier à la concurrence internationale. »

Édité le 15 décembre 2017

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