Quand l’argent fait peur

Quand l’argent fait peur
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La chrométophobie, ça vous dit quelque chose? Non, ce n’est pas la peur des « chars chromés ». Il s’agit en fait d’un trouble phobique caractérisé par une crainte excessive de l’argent. Ceux qui en souffrent peuvent avoir peur d’en manipuler, d’en gagner trop ou encore d’en perdre.

C’est vrai, cette phobie est plutôt rare. Mais on est nombreux à souffrir tout de même d’une certaine peur relative à l’argent : la peur d’en parler. Plus du tiers des Québécois sont peu ou pas du tout à l’aise de parler d’argent et de finances personnelles en général, selon un sondage réalisé par l’Autorité des marchés financiers en 2015. En effet, c’est quand la dernière fois où vous avez parlé de votre salaire ou de vos dettes avec vos amis? À la question « Pis, quoi de neuf? », c’est rare qu’on réponde « Je viens d’emprunter 5000 $ à ma banque! ».

Même dans l’intimité du couple, on n’ose pas aborder cette délicate question. Près de la moitié des Américains ignorent le salaire de leur partenaire, selon un autre sondage. Près. De. La. Moitié. Ce n’est pas rien!

Ça ne date pas d’hier

Le tabou de l’argent remonterait aussi loin qu’au Moyen-Âge. À cette époque, le pouvoir des nobles « repose avant tout sur la terre, le château, le fief, et pas sur la monnaie », raconte l’historien français Florian Besson dans une chronique sur le média en ligne Slate. Les vertus comme le courage et l’honneur avaient beaucoup plus de valeur que la richesse. Et quand un seigneur accumulait beaucoup d’argent, il était bien vu de le redistribuer.

L’Église catholique aussi voyait l’argent d’un mauvais œil. Elle condamnait sévèrement l’avidité (un des sept péchés capitaux) à grands coups d’extraits de la Bible. À ses yeux, l’argent représentait une distraction qui empêchait les âmes de se tourner vers Dieu.

Dans la catégorie « hypothèse plus contemporaine », on trouve le manque de connaissances du domaine des finances personnelles. Près de 60 % des Québécois affirment connaître peu ou pas du tout les produits et services financiers offerts sur le marché, toujours selon le sondage de l’Autorité des marchés financiers réalisé en 2015 cité plus haut. C’est clair que c’est difficile d’être à l’aise de parler d’un sujet qu’on ne maîtrise pas. Sans parler du stress et des nuits blanches qui en découlent: plus de deux Québécois sur cinq se disent assez ou très angoissés par leur situation financière, d’après un sondage mené par la firme Raymond Chabot en 2016.

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Dans le couple, la peur de parler d’argent s’explique un peu différemment. « C’est que la logique du marché et la logique affective ne fonctionnent pas de la même façon », affirme la sociologue Hélène Belleau, coauteure de L’Amour et l’argent : guide de survie en 60 questions.

La logique de l’amour, c’est qu’on va toujours s’aimer et que le couple passe en premier. Alors quand on parle de sous avec sa tendre moitié, « on a souvent l’impression qu’on va passer pour quelqu’un d’intéressé ou encore qu’on fait passer ses intérêts personnels avant ceux du couple », poursuit-elle. Résultat : on préfère éviter la question. « Environ 40 % des gens en couple disent que la gestion d’argent s’est mise en place toute seule, sans en avoir discuté. »

Sauf que ce mythe qu’en amour, on ne compte pas, ça peut finir par causer de sérieux problèmes. Surtout si le couple se sépare. Parce que si faire vie commune sans préciser à qui appartient quoi, ça passe encore, diviser la maison et les possessions lors d’une rupture, c’est une autre paire de manches. « Tout est soudain dévoilé, l’avarice, la prodigalité, l’insécurité face à l’argent et les décisions discutables qu’elle a engendrées, le côté calculateur, la désinvolture et l’endettement, le contrôle, la liberté brimée, les projets et les rêves non partagés, ceux qui n’ont jamais abouti… », écrit Hélène Belleau dans son livre.

Comment vaincre la peur de parler de sous? Dans un contexte amoureux, il faut commencer par enlever les lunettes roses. « Quand les couples arrivent à dépasser toute cette rhétorique sur l’amour, ils se font assez confiance pour prendre soin l’un de l’autre à long terme », observe Hélène Belleau.

Et au-delà du couple, il faut apprivoiser notre propre rapport à l’argent et s’intéresser, pour vrai, à nos finances. Ensuite, quand on rencontre l’amour de notre vie, on peut prendre le temps d’établir une relation de confiance… avant de décider comment se séparer les comptes et le loyer.

 

Édité le 26 octobre 2017

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