Éduquées, riches et célibataires: les femmes, le nouveau pouvoir

Éduquées, riches et célibataires: les femmes, le nouveau pouvoir
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Elles sont majoritaires dans les universités, gagnent de plus en plus d’argent, achètent, économisent et investissent. Souvent célibataires, les femmes n’attendent plus après leur conjoint pour faire leur vie. Elles constituent maintenant un réel pouvoir. Et elles bouleversent la société.

Anastassia Chtaneva est avocate en droit des affaires et associée chez McCarthy Tétrault, à Québec. Elle travaille sur de grands dossiers en droit de l’énergie, des infrastructures et en financement de projet. Elle n’a, bien sûr, pas besoin d’un colocataire ni d’un conjoint pour l’aider à payer son loyer! C’est l’image même de la femme d’aujourd’hui, éduquée et indépendante. Pour arriver où elle est maintenant, elle a travaillé fort. « J’ai décidé à 13 ans de devenir avocate, raconte celle qui vivait alors à Moscou. Mes parents ont toujours valorisé l’éducation. Ils souhaitaient que je choisisse un métier que j’aime, mais qui me permette aussi de bien gagner ma vie. »

Les salaires des femmes ne sont plus que des salaires d’appoint pour la famille. Les mariages sont de plus en plus rares alors que les séparations, de plus en plus fréquentes. Près de 45 % de la population de 15 ans et plus ne vivait pas avec un conjoint en 2011.

Les hommes gagnent toujours plus que les femmes, mais l’écart se rétrécit. En 2000, les femmes de 25 à 54 ans gagnaient en moyenne 82 % du taux horaire de leurs confrères pour un travail à temps plein. C’est maintenant 90 %.

Majoritaires dans les universités

Les diplômes décrochés par les femmes expliquent en partie cette progression. Dans les universités canadiennes, les femmes sont devenues majoritaires au début des années 1990. Maintenant, elles représentent 60 % des diplômés universitaires de 25 à 34 ans. Mieux encore, les femmes ont maintenant investi des domaines particulièrement lucratifs, comme le droit, la dentisterie, la médecine. Les femmes détiennent plus de 60 % des diplômes en médecine chez les 25 à 34 ans.

« Dans les années 2000, la présence plus grande de femmes dans des domaines universitaires menant à des emplois mieux rémunérés est le facteur qui a le plus contribué à aplanir les différences salariales entre les femmes et les hommes », affirme Carole Vincent, consultante indépendante en études économiques et sociales, auteure de l’étude Pourquoi les femmes gagnent-elles moins que les hommes?

Le pouvoir du portefeuille

Tabou ultime : de plus en plus de femmes gagnent davantage que leur conjoint. En 2011, c’était 30 %, contre un maigre 12 % il y a 40 ans. Il n’y a pas si longtemps, les femmes n’avaient généralement même pas les moyens de quitter leur mari, pourvoyeur de la famille.

Au début du mouvement féministe d’ailleurs, lorsque les femmes ont commencé à gagner beaucoup d’argent, certaines se plaignaient d’avoir de la difficulté à se trouver un homme, se souvient Rose-Marie Charest, psychologue et conférencière sur la question des femmes et de la réussite.

« Elles faisaient peur aux hommes parce qu’elles pouvaient les quitter n’importe quand », explique-t-elle. Qu’on le veuille ou non, l’argent, c’est une forme de pouvoir. Le pouvoir de décider de ce dont on a envie et de ce dont on ne veut pas. Le pouvoir de dépenser et d’investir.

Prendre des décisions

Jusqu’en 1964, les femmes mariées ne pouvaient exercer une profession sans l’accord de leur mari, ni gérer leurs propres biens, ou conclure des contrats, comme signer un bail. On part de loin.

Maintenant, dans plus de la moitié des couples au Québec, la prise de décision en matière d’investissement et de planification financière pour la famille est partagée entre les deux conjoints. Si, dans plusieurs couples, l’homme décide encore seul, dans d’autres, c’est la femme. Chez les trentenaires, les données canadiennes de 2009 révélaient que c’était le cas dans un ménage sur six. C’est dans ce groupe d’âge que les femmes seraient le plus impliquées dans la gestion des finances pour la famille.

« C’est certain que plus on gagne d’argent, plus on a un mot à dire dans les décisions financières, mais la tendance demeure dure à renverser, affirme Carole Vincent. On peut penser toutefois que la situation sera fort différente dans 20 ans, alors que les femmes de la génération Y auront 50 ans. »

La maternité chèrement payée

Par contre, la maternité est encore chèrement payée par les femmes. Chez les travailleurs à temps plein de 25 à 44 ans, l’écart salarial entre les hommes et les femmes avec au moins un enfant âgé de 15 ans ou moins était de 29 % au Canada entre 2007 et 2010.

« Malgré les progrès dans le partage des tâches domestiques, les femmes consacrent encore en moyenne 50 heures par semaine aux soins des enfants, soit plus du double que les hommes, indique Carole Vincent. Ces responsabilités familiales plus lourdes les amèneraient à rechercher des emplois qui leur permettent de mieux équilibrer travail et vie personnelle. »

Anastassia Chtaneva arrive maintenant à bien concilier le tout, mais il y a six ans, c’était une tout autre histoire. Ses jumeaux avaient quatre ans, elle avait demandé des heures réduites à son patron, donc elle progressait moins rapidement que ses collègues. Elle avait tout de même beaucoup moins de temps pour s’occuper de ses enfants que ses amies avec des emplois moins prenants. « Je ne me sentais pas bonne au travail ni avec mes enfants, alors j’ai vraiment envisagé d’abandonner la profession, comme plusieurs femmes le font », raconte-t-elle.

Maudite culpabilité

S’il y a quelque chose d’extrêmement satisfaisant pour les femmes de pouvoir tout faire par elles-mêmes, comme avoir des enfants et subvenir à leurs besoins, très rares sont celles qui ne ressentent pas cette culpabilité à ne pas toujours être présentes pour eux, d’après Rose-Marie Charest, également ex-présidente de l’Ordre des psychologues du Québec.

« La société a eu beau évoluer, on voit moins cette culpabilité chez les hommes, précise-t-elle. D’ailleurs, on commence à peine à parler de la conciliation travail-famille au masculin. »

Finalement, l’employeur d’Anastassia Chtaneva a été très conciliant et lui a donné tout le soutien dont elle avait besoin pour affronter cette période particulièrement exigeante. Elle est passée au travers. Dès que ses jumeaux ont eu cinq ans, elle a trouvé la conciliation travail-famille beaucoup plus facile et c’est encore plus vrai maintenant, alors qu’ils ont 10 ans. Par contre, non, elle ne fait pas du 9 à 5 et non, elle n’est pas celle qui donne son nom pour réaliser du bénévolat à l’école de ses enfants.

« Mais, je sais maintenant que j’ai fait le bon choix, dit-elle. Je me suis sentie coupable, j’ai ralenti, mais j’ai continué d’avancer et maintenant, mes enfants sont plus autonomes. Ils ont leur vie, leurs amis. Et moi, j’ai toujours un travail que j’aime, qui me stimule et qui me permet de bien gagner ma vie. Je n’aurais jamais pu abandonner la profession pendant plusieurs années et penser la reprendre où je l’avais laissée. »

À la recherche de nouveaux modèles

Anastassia Chtaneva a toutefois essuyé plusieurs commentaires sur le fait qu’elle travaillait beaucoup alors qu’elle avait de jeunes enfants. Elle pense qu’il y a beaucoup à faire pour changer les mentalités au Québec par rapport à l’argent.

« Ce n’est pas honteux de gagner de l’argent, dit-elle. C’est important! L’argent procure une indépendance et permet d’être plus riche collectivement. »

Par contre, les changements profonds dans une société prennent toujours plusieurs générations à se réaliser. « Traditionnellement, la femme recevait de l’argent en cadeau, que ce soit de son père, ou de son mari, indique Rose-Marie Charest. Maintenant, elle en gagne et elle en donne. C’est quelque chose de très symbolique. Le changement est important et comme société, on cherche maintenant de nouveaux modèles de fonctionnement en tenant compte de ce nouveau pouvoir. Il reste du travail à faire. »

Édité le 22 décembre 2016

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